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Pr Ferhat Meziani, chef de service de médecine intensive et réanimation au CHU de Strasbourg

"Même si nous avions le savoir-faire technique, la structure n'était pas préparée"

En première ligne face à l'épidémie de la maladie Covid-19, le professeur Ferhat Meziani, chef de service aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg, témoigne de l'adaptation des équipes et des locaux. Il revient également sur le rapprochement entre médecine intensive-réanimation et anesthésie-réanimation.

Hospimedia : "En réanimation, il est habituel de se préparer au pire. Était-il possible d'être préparé à une telle vague en Alsace ?

Pr Ferhat Meziani : Nous n'étions pas préparés à une telle ampleur de l'épidémie. Même si nous avions le savoir-faire technique, la structure n'était pas préparée. Nous avons ainsi dû ouvrir des lits de réanimation avec une activité dégradée en soins continus et en salle de réveil.

H. : Comment avez-vous organisé l'espace de votre service dans ces conditions ?

F. M. : Le bloc, la réanimation, l'unité de soins continus (USC) de cardiologie et les salles de réveil se trouvent au même étage au sein du Nouvel hôpital civil (NHC). Nous y sommes allés progressivement en équipant de respirateurs d'abord les chambres de soins continus puis les deux salles de réveil. Malgré cela, nous avons dû transférer 70 patients. Au total, sur les deux sites du NHC et de Hautepierre, nous sommes passés de 85 à plus de 211 lits de réanimation et nous suivons deux fois par jour leur occupation.

H. : Comment s'est organisée l'intégration des renforts de personnel pour faire face à la vague épidémique ?

F. M. : C'était le deuxième challenge avec celui de l'ouverture de lits. Plus de 150 infirmiers de tous les services sont venus et les étudiants en médecine ont été formés au métier d'aide-soignant. Nous avons élaboré un programme accéléré avec les cadres de service puis un encadrement a été fait par les infirmiers pour assurer une formation au fur et à mesure. Les infirmiers de cardiologie ont pu être formés lors d'une phase tampon grâce à un échange de professionnels entre notre service et le leur.

H. : Quel a été le rôle de ces renforts de professionnels dans l'organisation du service ?

F. M. : Nous connaissions les besoins dès l'élaboration du programme de formation. Ce que nous attendions d'eux dans ce contexte, c'est d'abord qu'ils se protègent, avant de les former à la ventilation, à l'intubation, etc. Ils ont participé à la prise en charge des malades pour lesquels une technicité supérieure n'était pas requise. Par exemple, nous réalisons des hémodialyses dans notre service, c'est un domaine technique réservé à nos professionnels de réanimation. Quant aux étudiants de médecine, nous les avons formés pour éviter à une infirmière de sortir de la chambre, pour tourner des patients et réaliser des tâches chronophages.

H. : Quelle a été l'organisation, en matière de ressources humaines, pour faire face à cette multiplication des besoins de réanimation en Alsace ?

F. M. : Ils sont montés très vite. Nous avons doublé les gardes médicales de nuit, qui étaient auparavant d'un médecin sénior et d'un médecin junior pour 30 lits, pour assurer la charge de travail. Nous sommes passés de 4 infirmiers pour 10 patients à 6. Idem pour les aides-soignants. Nous avons aussi adapté les protocoles et les procédures sur les filtres de respirateurs, la gestion des déchets, etc. La réanimation médicale collabore régulièrement avec les services de maladies infectieuses, alors nous avons été en première ligne.
Nous avons essuyé les plâtres mais en avons fait profiter nos collègues, notamment les anesthésistes-réanimateurs.

H. : Quelle a été la collaboration entre les praticiens de médecine intensive-réanimation et d'anesthésie-réanimation ?

F. M. : Traditionnellement, les deux disciplines sont séparées, dans des pôles différents et les relations ne sont pas toujours au beau fixe. Nous avons su dépasser les clivages pour faire face au bénéfice des patients. La solidarité et l'union dont nous avons fait preuve est un point important. Nous avons notamment travaillé en commun sur l'ouverture des lits en validant ensemble une procédure.

H. : En ce qui concerne l'éthique, comment vous êtes-vous préparés pour bénéficier d'un cadre de discussion autour d'un éventuel tri des patients ?

F. M. : La cellule éthique a été rapidement constituée et était disponible pour répondre aux questions des praticiens. Nous nous étions initialement préparés à des discussions très difficiles, que nous avons pu éviter grâce à la mobilisation de toutes les équipes.
Nous ne sommes pas sortis du cadre de la limitation et de l'arrêt des thérapeutiques actives.

H. : Les Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS, Bas-Rhin) ont également un rôle de recours pour les autres établissements de santé. Quelles ont été vos relations avec eux au cours de la gestion de l'épidémie ?

F. M. : Nous avons aussi reçu des renforts des cliniques privées et d'autres hôpitaux. Nous avons reçu beaucoup de patients de Mulhouse (Haut-Rhin), de Colmar (Haut-Rhin) ou de Sélestat (Bas-Rhin) en plus des patients de Strasbourg. Nous avons également transféré des malades dans le Grand-Est. Avec d'autres praticiens, nous avons constitué une application d'échange d'information, en plus d'un groupe Whatsapp, qui s'appelle Icubam. Nous renseignons notre nombre de lits, les disponibilités, les sorties, etc. pour avoir une vue d'ensemble. Cette collaboration nous a permis de transférer des malades vers Nancy (Meurthe-et-Moselle) au début de l'épidémie, cela nous a bien aidés.

H. : En qualité de cocoordinateur du réseau Crics-Triggersep (1), qui fait partie de l'infrastructure française de recherche clinique F-Crin (2), vous insistez sur le besoin de soutenir la recherche en réanimation. Quel est-il ?

F. M. : La réanimation est un milieu particulier où l'activité n'est pas programmée et le pronostic vital est engagé. Les patients sont gravement atteints et il est très compliqué de faire de la recherche, ne serait-ce que pour recueillir leur volonté sur l'essai d'un médicament. Nous manquons aussi d'attachés, de techniciens et d'infirmiers de recherche clinique. Si nous avions plus préparés, cela nous aurait simplifié la tâche.

H. : Êtes-vous néanmoins parvenus à mener des travaux de recherche au sein des HUS ?

F. M. : La direction de la recherche clinique a été très réactive et les comités de protection des personnes nous ont aussi vraiment aidés. Nous avons constitué une biothèque pour mener une recherche sur la génétique des patients de moins de cinquante ans. À partir de ces données, nous avons publié deux articles dans des revues internationales et avons pu faire avancer l'activité universitaire. Il s'agit néanmoins d'une recherche observationnelle et pas d'une recherche interventionnelle.

H. : Comment allez-vous vous organiser alors que de plus en plus de patients, atteints d'une pathologie autre que le Covid-19, sollicitent les hôpitaux ?

F. M. : L'anesthésie-réanimation est aussi mobilisée pour réaliser des opérations semi-urgentes mais les réanimations restent pleines. Nous n'avons pas rendu l'USC de cardiologie et nous continuons d'avoir des malades du Covid-19 comme des patients ayant d'autres défaillances vitales. Nous n'arrivons pas à mettre en place des secteurs Covid+ ou Covid- et je pense que nous aurons ces deux types de patients pendant longtemps. Nous avons également une unité tampon de réadaptation respiratoire pour améliorer la récupération avant un transfert vers un SSR.

H. : L'enjeu est également de pouvoir faire souffler les équipes après une forte mobilisation. Comment comptez-vous procéder dans le service dont vous assumez la chefferie ?

F. M. : Nous avons fait remonter notre demande de renforts aux autres CHU pour que nos équipes puissent se reposer. Nous avons ainsi deux professionnels qui vont arriver de La Réunion. Nous avons reçu la visite surprise du Premier ministre Édouard Philippe le 23 avril et nous avons insisté sur la bonne gestion du déconfinement. Chez nous, nous avons vu les effets du confinement, nous avons vu la vague diminuer. Nous comptons dessus pour pouvoir nous reposer."

Propos recueillis par Jérôme Robillard

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