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La controverse de la chloroquine concentre l'attention sur les essais contre le Covid-19

Une étude sur 24 patients sur la chloroquine suscite de nombreux espoirs de guérison de la maladie Covid-19, malgré les réserves de la communauté scientifique. Des essais cliniques plus larges sont lancés en France et en Europe dans des délais rapides pour trouver des traitements efficaces. Annoncés sur Youtube (voir ci-dessous), puis publiés dans l'International Journal of Antimicrobial Agents, les résultats d'une étude de l'institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée-infection focalise l'attention sur la recherche clinique contre la maladie Covid-19. Menée sur un faible nombre de patients (26 inclus, 20 dans les résultats finaux) et sans respecter les standards de l'essai clinique, cette recherche, pilotée par le Pr Didier Raoult, fait état de la réussite de la combinaison de l'hydroxychloroquine avec un antibiotique (l'azithromycine) contre le virus Sars-Cov-2.

Restriction d'utilisation

Cette recherche suscite autant d'espoirs dans la population que de réserve chez les scientifiques. L'engouement est tel autour de l'hydroxychloroquine, commercialisé sous le nom de Plaquenil, qu'Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, décide, le 23 mars, de limiter son utilisation hors-autorisation de mise sur le marché. Cette molécule est ainsi réservée à la recherche clinique et aux cas sévères, après décision collégiale des médecins. Elle est susceptible de provoquer, en effet, des effets indésirables parfois létaux. Sur ce sujet, le réseau français des centres régionaux de pharmacovigilance propose un point d'information à destination des professionnels de santé.

Depuis les premiers résultats, la pression est soutenue pour soigner l'ensemble des patients sur la base du protocole marseillais. Plusieurs parlementaires Les Républicains, dont Bruno Retailleau qui préside leur groupe parlementaire au Sénat, appelle le Gouvernement à une utilisation plus massive de la chloroquine. "Elle a un avantage, elle n'est pas chère. Est-ce que c'est parce que les grands laboratoires aimeraient se faire de l'argent sur le dos de nos concitoyens ?", s'interroge-t-il sur les ondes de France Inter.


Cet argument du lobby pharmaceutique est également repris contre des médecins critiquant la méthodologie de l'étude. À noter que cette dernière est publiée dans une revue dont le rédacteur en chef est l'un de coauteurs. Outre des faiblesses sur les résultats de la charge virale, la communauté scientifique s'interroge sur le fait que six patients soient considérés comme perdus de vue. Il se trouve que trois d'entre eux sont hospitalisés dans un service de réanimation, l'un est décédé, un autre présentait des effets indésirables et le dernier est sorti de l'hôpital.

Une inclusion dans un nouvel essai clinique

"Nous pensons qu'il n'est pas moral que cette association [hydroxychloroquine et azithromycine] ne soit pas inclue systématiquement dans les essais thérapeutiques contre le traitement de l'infection à Covid-19 en France", estiment les médecins de l'IHU marseillais dans un communiqué. Une réaction au lancement de l'essai européen Discovery, coordonné par l'Institut national de la santé et la recherche médicale (Inserm) qui démarre le 22 mars. Au total, 800 patients français, atteints de formes sévères du Covid-19, seront inclus dans cet essai. Plus d'une vingtaine d'hôpitaux français devraient y participer, contre cinq actuellement— les CHU de Lille (Nord), Nantes (Loire-Atlantique), Strasbourg (Bas-Rhin), Lyon (Rhône) et l'hôpital Bichat de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP). Les hôpitaux seront sélectionnés en fonction des foyers d'épidémie et de leur capacité à transmettre rapidement des données.

"C'est un exploit absolu d'avoir monté un protocole d'une telle ampleur dans un temps record", relève Florence Ader, infectiologue au service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital de la Croix-Rousse du CHU lyonnais et pilote de l'essai. Cette recherche randomisée prévoit cinq modalités de traitement, appelées bras :
  • soins standard ;
  • soins standard plus remdesivir (antiviral contre Ebola) ;
  • soins standard plus lopinavir et ritonavir (anti-VIH) ;
  • soins standard plus lopinavir, ritonavir et interféron beta (médicament utilisé pour lutter contre l'inflammation pulmonaire) ;
  • soins standard plus hydroxycholoroquine ;

"L'hydroxychloroquine sera comparé comme les autres. Cet essai de recherche se fait en temps réel et est évolutif. Nous devons être réactifs aux poussées épidémiques et faire évoluer la recherche au fur et à mesure pour sélectionner les meilleures molécules le plus rapidement possible. En l'absence ou en présence de trop peu d'efficacité, nous arrêterons un bras pour basculer vers d'autres molécules candidates", détaille Florence Ader.

L'Exécutif attentif

Cet essai sera suivi au plus haut sommet de l'État. Un comité analyse, recherche et expertise (Care) est, en effet, installé depuis le 24 mars. Placé sous la présidence de la virologue Françoise Barré-Sinoussi, il sera complémentaire du comité déjà installé et présidé par Jean-François Delfraissy. La mission du Care se concentre sur les essais thérapeutiques en cours ainsi que sur les tests de dépistage et l'identification numérique des patients infectés, précise l'Élysée dans un communiqué.

L'essai Discovery fait partie des 20 projets de recherche retenus par Reacting* pour lutter contre le Covid-19. Cette mobilisation de la recherche publique contre cette maladie aura une continuité dans le temps. "Nul ne peut, aujourd'hui, face au Covid-19, contester que nous avons besoin de plus de recherche et de plus de sciences", estime le ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation. Il promet ainsi "à terme" d'allouer au moins 300 millions d'euros supplémentaire "pour des projets de recherche qui contribuent à répondre aux grands enjeux de santé globale et du vivant". Avec notamment la revalorisation des rémunérations, de nouvelles infrastructures, le ministère promet plus d'un milliard d'euros supplémentaires pour ce secteur de recherche. Un effort qui concerne toutes les disciplines et pas uniquement la recherche clinique. D'ici 2030, le Gouvernement entend augmenter le budget annuel de la recherche publique de 5 milliards.

Les CHU en réaction

L'engouement autour de la chloroquine entraîne également un besoin d'adaptation dans les services de communication des CHU. À Marseille (Bouches-du-Rhône), le 22 mars, l'IHU Méditerranée-infection promet un dépistage des "malades fébriles" avec un traitement combiné pour l'ensemble des patients infectés. Une annonce rapidement démentie par l'Assistance publique-hôpitaux de Marseille en raison d'une file d'attente qui gonflait devant l'hôpital de la Timone. À Amiens (Somme), le CHU a été obligé de rectifier une annonce de France 3 sur la guérison d'un patient traité avec de la chloroquine. Testé deux fois, il se trouve que le malade n'était pas infecté par le virus Sars-Cov-2.

Jérôme Robillard

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